Tabac, cuisine, teintures: comment nos vêtements captent les polluants de l’air
Une étude allemande révèle que les textiles de nos vêtements accumulent des substances chimiques présentes dans l’air de certains lieux, avant de les relarguer dans les eaux usées au moment du lavage. Ces composés, appelés amines aromatiques, contribueraient à la pollution des milieux aquatiques.
Difficile d’imaginer que nos vêtements puissent polluer nos rivières à travers un geste plus que banal: faire sa lessive. Pourtant, c’est ce que suggère une étude récente publiée dans la revue Environmental Pollution et présentée lors de la 36e édition du congrès SETAC à Maastricht (Pays-Bas) en mai 2026. Menée par Anna Goellner et son équipe de l’Université de Münster, en Allemagne, elle s’intéresse à un groupe de molécules bien connu des toxicologues: les amines aromatiques, utilisées notamment dans la synthèse de colorants, la production de caoutchouc ou de plastiques. Certaines d’entre elles sont associées à des effets mutagènes et sont régulièrement détectées dans les eaux de surface.
"Ces composés qui induisent des mutations génétiques étaient déjà détectés dans les eaux, mais on ne savait pas retracer précisément leur origine", explique Anna Goellner. Or, ces composés chimiques sont présents dans des environnements du quotidien. On les retrouve dans la fumée des cigarettes lors de soirées dans des bars fumeurs, lors de la cuisson d’aliments dans les cuisines d’un restaurant, ou encore dans les teintures pour cheveux dans les salons de coiffure. Autant de sources de contamination possibles, dans des contextes différents mais très courants. L’hypothèse des chercheurs: et si nos vêtements servaient de relais entre pollution intérieure et pollution environnementale?
De la lessive aux milieux aquatiques
Pour répondre à cette question, l’équipe de chercheurs a testé plusieurs types de textiles: coton, laine, polyester. Ils les ont ensuite placés dans différents environnements d’intérieurs susceptibles d'émettre ces molécules dans l’air: bars fumeurs, cuisines de restaurants et salons de coiffure. "L’idée n’était pas d’étudier les composés déjà présents dans les fibres de ces textiles, mais de voir comment les contaminants de l’environnement intérieur peuvent s’y déposer”, précise la toxicologue. Les résultats font apparaître une diversité des profils des amines aromatiques, associées à chaque type d’environnements. On retrouve des composés chimiques spécifiques à certains lieux. “Certains composés n’étaient détectés que dans un seul endroit, explique Anna Goellner, en revanche à l’intérieur d’un même type de lieu, il y avait de fortes variations: les amines aromatiques d’un bar fumeur pouvait être totalement différent que ceux issus d’un autre bar.”
Une fois accumulés sur les textiles, ces contaminants sont relargués lors du passage en lavage. “La lessive peut être vue comme une forme d’extraction à l’eau , rappelle la toxicologue, les molécules rejoignent alors les stations d’épuration, où elles ne sont pas éliminées en totalité.” Une partie de ces composés finissent ainsi dans les milieux aquatiques. Les scientifiques estiment que certaines concentrations d’amine aromatiques relarguées lors de lavage, puis retrouvées dans les eaux dépasseraient le seuil de risque pour les écosystèmes.
Agir en amont
Derrière ces travaux se cachent une réalité plus complexe: la présence de ces amines aromatiques dans l’industrie. “ On peut les retrouver dans les colorants, mais aussi comme additifs dans les plastiques, ou encore comme sous-produits de certaines réactions chimiques”, souligne Anna Goellner. L’enjeu ici n’est pas d’arrêter de faire ses lessives, ou ne plus aller dans les lieux étudiés, mais plutôt d’encourager une réduction de l’utilisation abondante de ces molécules par les industriels. Les travaux visent désormais à caractériser les effets biologiques et potentiellement toxiques de ces particules, notamment à travers de tests cellulaires. “On ne peut pas uniquement compter sur les stations d’épuration pour les dégrader, il faut limiter leur utilisation en amont”, conclut la chercheuse.
Par Laetitia Maouchi
Crédit image d'ouverture : Aline Morcillo / Hans Lucas via AFP


