L'IA ouvre-t-elle un droit imprescriptible à la paresse ? Et, si oui, doit-on s'en réjouir ?

En 1880, Paul Lafargue (1842-1911), le gendre de Karl Marx (1818-1883), fait paraître un opuscule légendaire intitulé Le Droit à la paresse, où il fustige le travail tout en promouvant l'oisiveté comme vertu et mode de vie. Selon lui, avec le progrès, il deviendra économiquement rentable et humainement souhaitable de travailler moins. Il faudra alors rationner le labeur. Déjà à l'époque, bien que les Anglais utilisent les mêmes machines que les Alsaciens, ils gagnent plus : le temps quotidien de travail des ouvriers ayant été réduit à 11 heures en Angleterre, au lieu des 13 coutumières chez nous, l'efficacité globale s'en trouve accrue... Et d'invectiver les Français : "Ô idiots ! C'est parce que vous travaillez trop que l'outillage industriel se développe lentement." Puis de renchérir : "En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu'au sarclage des blés : pourquoi ? Parce que l'Américain, libre et paresseux, aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français."

Avec les années, le temps passé à l'ouvrage a bien diminué dans notre pays, et les mœurs ont tant changé qu'on ne se souvient plus vraiment de la "vie bovine du paysan français". L'essai de Lafargue n'en conserve pas moins une grande actualité. Les récents progrès de l'intelligence artificielle (IA) laissent entrevoir des gains de productivité vertigineux. S'ils se confirmaient, ils rendraient pertinente la recommandation principale de l'ouvrage : "Forger une loi d'airain défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour." En diminuant drastiquement la durée du labeur, les travailleurs reposés et alertes n'en accompliraient que mieux leur besogne, d'où une augmentation de la rentabilité des investissements. Ajoutons à cela qu'ils pourraient profiter de leurs loisirs pour se former tout au long de leur vie, exigence indispensable au regard du rythme effréné des innovations. Et l'activité s'en trouverait mieux répartie, ce qui déboucherait sur une plus grande justice sociale. Enfin, une moindre production devrait limiter les effets délétères d'une consommation excessive sur le climat et l'environnement. Au-delà, cela nous enjoindrait à suivre les très sages maximes de vie des Sénèque, Cicéron et Montaigne, en cultivant l'otium (ce temps libéré consacré à la réflexion et à soi), tels les aristocrates grecs et romains de l'Antiquité, source d'un plus grand épanouissement personnel. Comment ne pas souscrire à une mesure bénéfique sur les plans économique, social, écologique et moral ?

Pour en juger plus avant, revenons sur le diagnostic de Lafargue : les ouvriers travaillent trop, non par nécessité, mais en raison des "préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse" qui "frappe d'anathème la chair du travailleur". En va-t-il de même aujourd'hui ? Travaillons-nous trop, non par nécessité, mais du fait que "la morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne", subordonnerait le temps du travailleur à l'éternité du profit ? Si tel était le cas, il ne tiendrait qu'à nous de réduire la durée passée à la peine pour dégager des périodes de liberté, sans que cela affecte la quantité de biens produits. Nul doute que le perfectionnement des automatismes contemporains l'autoriserait.

Sauf qu'il existe une subtile différence avec le monde d'avant décrit par Lafargue : aujourd'hui, l'anathème ne frappe plus vraiment la chair du travailleur, car de multiples mécanismes l'assistent pour adoucir sa peine. Là où, depuis l'aube de l'humanité, l'effort nécessaire à la subsistance mobilisait essentiellement le corps dans un affrontement matériel au monde physique, au moyen d'outils (charrue, enclume, marteau, etc.), désormais, grâce aux automatismes, elle sollicite surtout nos facultés mentales d'attention, de mémorisation et de décision, au point de les épuiser. Les effets douloureux du travail ne se font plus ressentir sur nos membres, mais dans nos têtes et sur notre dos. Les maladies du siècle - la dépression et la lombalgie - en attestent.

Opportunément, l'IA générative résume pour nous d'immenses piles de dossiers insipides, rédige à notre place des rapports rébarbatifs, assure sans ciller la surveillance de processus incessants, traduit, prend des décisions... Ce viatique précieux nous soulagera bientôt de tous les pensums. Nous ne conserverons à notre actif que les tâches gratifiantes. Tous en bénéficieront - les travailleurs, mais aussi les étudiants et collégiens. Plus besoin d'user ses fonds de culottes sur les bancs de l'école ou de l'université afin de rendre essais, projets de fin d'études, dissertations ou rédactions et autres exercices obligatoires pour obtenir un diplôme ! Quelques prompts lapidaires assortis de clics judicieux y pourvoiront. Et puisque les machines assumeront à notre place les astreintes assommantes, que ce soit aux champs, à l'établi ou au pupitre, seul subsistera le plaisant, que tous se délecteront à accomplir.

L'ENNUI, CE MONSTRE DÉLICAT FUMANT SON HOUKA

Rien ne s'oppose plus, donc, à ce qu'on proclame hardiment un droit à la paresse, en lieu et place d'un droit au travail, qui n'est à parler vrai qu'un droit à l'ennui. À n'en point douter, cette exhortation à l'oisiveté se révélera imprescriptible : personne ne parviendra plus à revenir en arrière en imposant un insupportable labeur à une humanité enfin affranchie du joug sous lequel elle ployait jusqu'ici. D'ailleurs, comment, de nos jours, imposer à des lycéens la rédaction d'un devoir, chez eux, "à cerveau nu", sans modèle de langage ? Plus aucun enseignant n'en aurait la cruauté. Et si, par un désir sadique, il s'y risquait, il devrait se résigner à ce qu'on ne respectât point cette méchante consigne. Et ce scénario se reproduit partout : à titre d'exemple, j'ai entendu des professeurs de médecine se désoler de ce que les étudiants recourussent systématiquement à des outils d'IA pour lire les lames d'examens anatomopathologiques, afin d'éviter de le faire par eux-mêmes.

Assurément, quelques menues questions surgissent. Examinons-les une à une par acquit de conscience. Les ouvrages plaisants suffiront-ils à occuper les esprits ? L'ennui, ce monstre délicat fumant son houka (sorte de narguilé), guette, et avec lui, les maux baudelairiens... En deuxième lieu, l'hydre capitaliste ne dépérira pas soudain, avec l'emploi généralisé des technologies d'IA générative. Les évolutions récentes laissent entendre qu'on ne prend pas ce chemin. Beaucoup tentent de récupérer le temps gagné pour produire davantage, sans réduction d'activité. Ils appâtent parfois leurs employés en leur promettant une attention plus soutenue à la personne, ou un retour sur le cœur de leur métier. Mais rien ne le garantit. Sans compter que, d'autres fois, ils se contentent d'annoncer sèchement des réductions d'effectifs. En troisième lieu, puisqu'on n'écrira plus par soi-même, qu'on ne lira plus et qu'on n'exécutera plus certaines tâches, on ne maîtrisera plus les compétences correspondantes. Il en résultera une perte d'autonomie des personnes utilisant des machines, puisqu'elles ne sauront pas (ou plus) faire sans, et qu'elles seront donc soumises au bon vouloir de ceux qui les fabriquent.

Au-delà, ces technologies ne se contentent pas d'écrire, de lire, de traduire à notre place. Elles mettent partout leur grain de sel en décidant, au nom des idéaux de leurs concepteurs, de la norme du vrai, des valeurs sur lesquelles elles décrètent qu'il faut s'aligner, du bon qu'elles génèrent et du mauvais qu'elles bannissent. D'où une censure algorithmique incessante et sournoise qui fait qu'après l'âge du bronze, l'âge du fer et l'âge de l'information, on peut craindre, avec l'IA générative, d'entrer désormais, par notre paresse et nos renoncements, dans l'âge de la falsification et du contrôle...

Jean-Gabriel Ganascia est professeur d'informatique à Sorbonne Université. Les vues exprimées dans cette chronique n'engagent que leur auteur.

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