Décarboner sans désarmer : le dilemme du secteur de la défense
Associer transition énergétique et défense n'a rien d'évident. Le sujet reste peu abordé, y compris chez les spécialistes de l'énergie. Pourtant, à l'instar de la société civile, les armées sont confrontées au changement climatique et à la nécessité de réduire leur dépendance aux énergies fossiles - avec une priorité qui leur est propre : l'indépendance stratégique. Or la défense est l'un des secteurs les plus énergivores. Comme la guerre en Ukraine l'a rappelé, la conduite des opérations nécessite des moyens matériels colossaux et voraces en énergie, tandis que les infrastructures énergétiques constituent des cibles stratégiques.
Garantir l'accès à l'énergie et sécuriser l'approvisionnement est donc vital pour les forces armées et l'industrie de défense. À cette exigence s'ajoute désormais la transition énergétique. Il ne s'agit pas seulement d'image, mais de vulnérabilité : volatilité des prix, dépendance aux hydrocarbures importés, tensions géopolitiques accrues par le changement climatique (instabilité, migrations, nouvelles routes maritimes arctiques). Les armées doivent aussi anticiper l'impact du climat sur leurs infrastructures et leurs équipements, comme la submersion de bases ou le fonctionnement en conditions extrêmes.
La transition n'est donc pas accessoire. Elle influence l'organisation, l'équipement et la stratégie. C'est dans cet esprit que le ministère des Armées a publié, en 2020, une Stratégie énergétique de défense puis, en 2022, une Stratégie climat & défense (1). Objectif : renforcer autonomie, résilience et sobriété, en agissant à la fois sur l'atténuation et l'adaptation. Sobriété, écoconception, efficacité énergétique et cycle de vie s'imposent progressivement, tandis que certaines dérogations propres au secteur demeurent.
La défense se caractérise toutefois par une distinction essentielle entre les activités opérationnelles - opérations extérieures ou missions sur le territoire - et les activités non opérationnelles, telles que les fonctions administratives ou le logement. En France, les premières concentrent environ les trois quarts de la consommation d'énergie, principalement liés à la mobilité. Le quart restant concerne les usages courants et le chauffage d'un parc immobilier de 25 millions de mètres carrés, dont la consommation a diminué depuis 2010, grâce notamment à l'amélioration de l'efficacité énergétique. Le pétrole demeure la source d'énergie principale, représentant environ les trois quarts de la consommation. L'électricité (3,3 TWh/an, essentiellement nucléaire) et le gaz complètent le mix énergétique. La propulsion nucléaire de onze bâtiments - un porte-avions et dix sous-marins - constitue à cet égard un atout stratégique décisif pour la France.
La dépendance aux hydrocarbures reste néanmoins un facteur de vulnérabilité : risque de pénurie, augmentation des coûts et dangers logistiques en opérations extérieures. Or les besoins croissent, les matériels devenant plus lourds et plus consommateurs. Les armées expérimentent donc hydrogène, biocarburants, carburants synthétiques ou photovoltaïque. L'électrification progresse également, sous l'effet du numérique, de la climatisation et de nouveaux systèmes d'armes. Elle peut offrir des avantages opérationnels, comme la réduction du bruit des véhicules hybrides ou la fourniture d'électricité en mission.
Cependant, toute innovation doit éviter de créer de nouvelles dépendances, qu'il s'agisse de chaînes d'approvisionnement complexes, de ressources minérales critiques ou de vulnérabilités numériques. L'électrification accroît par exemple les risques de piratage des éléments de connectivité embarquée, dans un contexte où l'Europe reste dépendante pour certains composants stratégiques (composants électroniques, batteries).
Innover est indispensable, mais coûteux. Le statut particulier de la défense peut aussi freiner l'intégration de technologies issues du civil. Un décalage pourrait notamment apparaître si les armées maintenaient certaines motorisations alors que le reste de la société évolue rapidement.
La transition énergétique représente donc un réel enjeu stratégique, à condition d'être adaptée aux contraintes militaires. Les activités non opérationnelles peuvent suivre le mouvement général. En revanche, les activités opérationnelles évolueront plus progressivement. Les dérogations subsisteront, car aucune puissance responsable ne saurait sacrifier la performance de ses armées pour des raisons environnementales. La sécurité nationale repose, en dernier ressort, sur un accès garanti à une énergie abondante et fiable. Les enjeux sont trop élevés pour l'ignorer.
(1) tinyurl.com/energetique-defense ; tinyurl.com/climat-defense
Benoît Boutaud est chercheur en sciences humaines et sociales, spécialiste des questions énergétiques.


