Hydroélectricité : une ambition sans concession
L'omniprésence des hydrocarbures dans l'actualité récente a relégué au second plan une information pourtant déterminante pour l'avenir du système énergétique français. Elle marque aussi la fin d'un feuilleton vieux de presque deux décennies : la mise en concurrence des barrages hydroélectriques. Ce qui se joue mérite qu'on s'y intéresse car l'hydroélectricité constitue un pilier stratégique, parfois méconnu ou oublié, de notre stratégie énergétique : elle représente la première source d'électricité renouvelable (12 % du mix électrique en 2025), devant l'éolien (9 %) et le photovoltaïque (6 %) qui, pourtant, monopolisent largement les débats. La nature particulièrement technique et juridique du sujet, incarnée par le serpent de mer que représente la question des concessions hydroélectriques, n'a guère aidé à sa visibilité. De quoi s'agit-il ?
La France était tenue d'ouvrir à la concurrence le droit d'exploitation de ses ouvrages de production hydroélectrique d'une puissance supérieure à 4,5 MW, conformément au droit européen. Mais elle s'y est opposée de manière constante. Face à la Commission européenne, un consensus politique rare s'est formé : les gouvernements successifs ont estimé que cette ouverture allait à l'encontre de l'intérêt général et de la souveraineté énergétique de notre pays.
Cette période de flottement a eu des effets tangibles. Excepté les travaux relevant de la sécurité des ouvrages existants, la plupart des projets ont été gelés, faute de cadre juridique stabilisé permettant au concessionnaire d'amortir ses investissements. En août 2025, un compromis a finalement été trouvé. Sans entrer dans le détail, il prévoit que les barrages resteront la propriété de l'État, et que leur gestion continuera d'être assurée sous le régime dit de l'autorisation par les exploitants historiques, c'est-à-dire principalement EDF (296 concessions) et Engie (31). En contrepartie, 40 % des capacités hydroélectriques seront ouvertes à des entreprises concurrentes, y compris étrangères.
Ce choix ne fait pas l'unanimité. Il permet toutefois, en pratique, de relancer les investissements indispensables à la modernisation du parc, et de concrétiser les ambitions affichées par l'État dans la nouvelle Programmation pluriannuelle de l'énergie, présentée par le gouvernement en février 2026.
Pour en mesurer les enjeux, revenons brièvement à l'épopée industrielle de l'hydroélectricité. Dès l'entre-deux-guerres, puis surtout durant les Trente Glorieuses (1945-1975), la France s'est engagée dans de vastes programmes d'aménagement. La création d'EDF, il y a 80 ans cette année, tient d'ailleurs en grande partie à la nécessité de développer l'utilisation de la force hydraulique. L'objectif était - déjà - d'assurer l'indépendance énergétique du pays, d'éloigner les infrastructures des frontières vulnérables et de pallier un approvisionnement aléatoire en charbon. Des années 1930 aux années 1960, l'hydroélectricité a ainsi assuré jusqu'à la moitié de la production électrique, avant de passer le relais aux centrales thermiques puis aux centrales nucléaires.
La production hydroélectrique n'a cependant jamais cessé de jouer un rôle primordial, en particulier en complétant et en soutenant le développement du programme nucléaire, dont la capacité de modulation reste limitée. Les grands aménagements fluviaux - Rhône, Rhin, Durance, Dordogne - ont significativement contribué à l'industrialisation et à la reconstruction du pays. Les Alpes, les Pyrénées ou le Massif central ont ainsi structuré une part de leur économie autour de ces infrastructures, et demeurent aujourd'hui des territoires emblématiques de l'hydroélectricité. Combinée au nucléaire et aux autres énergies renouvelables, elle participe désormais à faire du mix électrique français l'un des plus décarbonés au monde (95 %).
Au fil du temps, la valeur de l'hydroélectricité est devenue moins quantitative que qualitative : elle apporte avant tout de la flexibilité au système électrique. Pilotable et mobilisable en quelques minutes, sans émettre de CO2, elle constitue un complément précieux au nucléaire et aux énergies renouvelables intermittentes, contrairement aux centrales fossiles mobilisées en période de pointe. Les stations de transfert d'énergie par pompage en sont l'illustration la plus aboutie. Véritables batteries géantes, elles stockent l'électricité en pompant l'eau vers un réservoir en altitude, puis la restituent rapidement lorsque le réseau en a besoin. Elles jouent ainsi un rôle clé dans l'équilibre entre l'offre et la demande et assurent des fonctions essentielles au système électrique, comme le maintien de la fréquence standard à 50 Hz ou la prévention des black-out. À ce titre, comme elle l'a fait hier pour le nucléaire, l'hydroélectricité accompagne aujourd'hui le développement du solaire et de l'éolien en compensant leur intermittence, notamment en hiver.
UNE GOUVERNANCE FONDÉE SUR UN MODÈLE DE CONCERTATION À L'ÉCHELLE DES BASSINS-VERSANTS
Au-delà de l'électricité, les barrages remplissent de multiples fonctions : alimentation en eau potable, soutien d'étiage en période sèche, irrigation, usages industriels, navigation, tourisme, loisirs, voire gestion des crues. Difficile, dès lors, d'imaginer s'en passer. Ces infrastructures constituent aussi un patrimoine industriel et paysager, malgré les tensions qu'elles ont parfois suscitées lors de leur construction, comme ce fut le cas pour le barrage de Tignes en 1952. Car l'hydroélectricité n'est pas exempte d'inconvénients, étant entendu qu'aucune énergie n'est totalement "propre".
Les centrales utilisent l'eau puis la restituent au milieu sans la consommer. Mais les barrages ont des impacts sur l'environnement - continuité écologique, sédiments, évaporation, température et qualité de l'eau - que la législation impose de limiter, avec l'installation de passes à poissons, par exemple. Par ailleurs, le changement climatique fragilise une ressource en eau autrefois abondante, caractérisée désormais par des sécheresses prolongées et récurrentes, ainsi que par des événements extrêmes.
L'enjeu dépasse ainsi la seule production d'électricité et interroge plus largement la politique publique de gestion de la ressource en eau. Ces conditions climatiques, associées à la multifonctionnalité des barrages, accroissent les tensions autour de leur exploitation. De conjoncturelles, celles-ci deviennent progressivement structurelles et requièrent en retour une solide organisation. C'est précisément le rôle de la gouvernance de l'eau, fondée sur un modèle de concertation à l'échelle des bassins-versants. C'est à elle - et, en dernier ressort, à l'État - qu'il revient d'arbitrer entre des usages tous considérés comme indispensables, au-delà de l'eau potable et des besoins des milieux naturels : énergie, agriculture, industrie, activités économiques, loisirs. Chacun obéit à des temporalités différentes, parfois difficiles à coordonner ; optimiser un usage peut ainsi conduire à en désoptimiser un autre. D'un point de vue énergétique, mobiliser davantage les réserves d'eau en été pour l'irrigation ou les loisirs peut, par exemple, réduire la flexibilité électrique en hiver, lorsque la demande et le risque de déséquilibre du système électrique sont maximums (chauffage, périodes sans vent ni soleil).
En d'autres termes, aucun long fleuve tranquille à l'horizon. Pour autant, la relance des investissements associée à une intégration environnementale cohérente va permettre à cette filière plus que centenaire de rester une pièce maîtresse de notre stratégie énergétique. Ce n'est pas un hasard si tous les pays européens disposant de ce potentiel - Espagne, Italie, Autriche, Suède, Roumanie ou Allemagne - prévoient de faire de même.
Benoît Boutaud est chercheur en sciences humaines et sociales, spécialiste des questions énergétiques.


