Ultrasensible à nos émotions

Les chevaux sont particulièrement physionomistes: ils reconnaissent nos visages, interprètent nos expressions faciales et les gardent plus de six mois en mémoire. En outre, ils font très bien l'association entre notre image et notre voix. Mieux, leur odorat décèle avec précision les émotions qui nous habitent. Des résultats qui invitent à réfléchir à nos relations avec cette espèce domestiquée depuis 4 200 ans.

Le cheval est un animal social. Savoir qui mange en priorité, qui décide où aller, mais aussi comment éviter la consanguinité: vivre en groupe relève de compétences cognitives complexes, qui font notamment appel à la mémoire et à l'apprentissage. Par exemple, les processus de décision d'un déplacement ne sont pas assurés par un seul individu, une jument expérimentée ou un étalon, mais ils sont partagés par plusieurs membres du groupe (1). Et la décision se fonde sur le « crédit social » accordé aux uns et aux autres: un individu les a-t-il toujours menés dans un endroit où tirer un bénéfice, de la nourriture ou un abri, ou non? Le cheval est aussi un animal sensible: l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher sont particulièrement aiguisés. Ce dernier est souvent négligé, mais nous avons montré que certains chevaux réagissent au contact d'un filament pas plus épais qu'un cheveu (2). Au-delà de ces qualités, le cheval est aussi très doué pour nous reconnaître, décoder nos états mentaux et nos émotions. En une décennie, nous en avons plus appris sur ces aspects qu'en quatre mille ans de vie commune. Quelques exemples tirés de travaux menés dans notre équipe, à Tours, ces dernières années, illustrent cette connaissance nouvelle.

La mémoire visuelle équine est très développée. Grâce à un système d'écran tactile, nous avons montré que le cheval reconnaît l'image de personnes qu'il a croisées plus de six mois auparavant (3). L'expérience s'est déroulée de la façon suivante: les onze chevaux participants venaient d'eux-mêmes se positionner devant l'écran et lançaient le test en le touchant avec le bout du nez. À chaque nouvel essai, deux visages apparaissaient simultanément sur l'écran: le visage d'une personne connue et celui d'une personne inconnue. Ils devaient alors toucher le visage connu pour obtenir une récompense. Les chevaux ont rapidement compris la règle du jeu. Ensuite, nous leur avons présenté des visages de personnes rencontrées plus de six mois auparavant. Ils les ont reconnus spontanément sans aucune difficulté.

 

test reconnaissance faciale

Lors d’un test de reconnaissance faciale, deux visages apparaissaient sur un écran tactile : l’un connu, l’autre inconnu. Le cheval devait toucher du bout du nez le visage de la personne familière pour obtenir une récompense.

UNE COMMUNICATION MULTIMODALE

Les chevaux reconnaissent non seulement notre image, mais ils l'associent très bien à notre voix. Pour le montrer, nous avons utilisé un autre dispositif. Dans une salle de test destinée à l'étude de la cognition équine, deux vidéos sans son, l'une d'un visage d'enfant et l'autre d'un visage d'adulte, étaient projetées simultanément aux chevaux. En plus de cela, on diffusait, par haut-parleur, une voix: soit celle d'un enfant, soit celle d'un adulte. L'objectif était de déterminer si les chevaux réussiraient à associer le visage de l'enfant avec la voix de l'enfant et le visage de l'adulte avec la voix de l'adulte. Ce dispositif permet à la fois d'observer les réactions spontanées des chevaux face aux visages et aux voix, mais aussi de savoir s'ils sont capables d'associer mentalement un visage et une voix de la même catégorie. Grâce à des caméras, le comportement des chevaux et notamment leur temps de regard vers chacun des écrans a été noté, et leur fréquence cardiaque était enregistrée par un capteur. Une trentaine de juments ont participé à cette expérimentation. Conclusion: elles sont toutes capables d'associer les traits d'un visage juvénile aux caractéristiques d'une voix juvénile, et les traits d'un visage adulte aux caractéristiques d'une voix d'adulte. Ce résultat n'était pas évident, d'autant que les chevaux étaient face à des vidéos projetées et non à des personnes en situations réelles. De plus, les capteurs ont révélé que la fréquence cardiaque des chevaux s'accélérait quand ils entendaient les voix d'enfants, mais pas quand ils entendaient les voix d'adultes. Cela suggère une réaction émotionnelle différenciée selon ces deux types de voix (4).

Les chevaux sont également sensibles à la façon dont nous leur parlons, en particulier à un type de discours utilisé pour parler aux animaux de compagnie, appelé Pet-Directed Speech (PDS). Cela ressemble au type de discours utilisé avec les enfants (baby talk), à savoir une hauteur de ton élevée et variable, un rythme d'élocution lent, une syntaxe et une sémantique simples et davantage de mots répétés, comparé au discours employé entre adultes, Adult-Directed Speech (ADS). En outre, le PDS est un style de communication multimodale qui inclut des expressions faciales, en particulier les sourires. Lorsqu'on leur parle en PDS plutôt qu'en ADS, les chevaux réagissent plus favorablement pendant le toilettage et lors d'une tâche de pointage. Toutefois, le mécanisme à l'origine de cette réaction n'est pas clair: le PDS attire-t-il l'attention des chevaux et les éveille-t-il, ou rend-il leur état émotionnel plus positif? Afin de mieux comprendre, nous avons observé des juments en train de regarder des vidéos d'humains parlant en PDS ou en ADS. Les participantes ont réagi différemment aux vidéos: elles étaient significativement plus attentives, et leur rythme cardiaque augmentait significativement plus pendant le PDS que pendant l'ADS. Cependant, elles n'ont pas manifesté d'émotions plus négatives ou positives entre les deux types de langage. Le PDS favorise simplement leur attention.

Les chevaux nous reconnaissent bien et sont attentifs à nos attitudes. Mieux encore, ils sentent nos émotions. De précédentes études, d'il y a six ans, menées en Angleterre et au Japon, avaient rapporté que l'ouïe et la vue sont des sens par lesquels les chevaux perçoivent les émotions humaines, qui peuvent ainsi les influencer. Mais nous avons voulu vérifier s'ils sont en mesure de distinguer les émotions humaines uniquement grâce à leur odorat.

FLAIRER L'ODEUR DES ÉMOTIONS

Pour ce faire, nous avons mis en œuvre un protocole original afin de déterminer si les chevaux sont capables de différencier les odeurs produites par des humains qui ressentent de la peur ou bien de la joie (5). Nous avons prélevé, à l'aide de compresses, les sueurs de volontaires qui ressentaient soit l'une, soit l'autre de ces émotions. Les volontaires humains avaient préalablement regardé deux extraits vidéo d'une vingtaine de minutes, soit une comédie (Le Livre de la jungle, le passage où l'ours Baloo réconforte Mowgli), soit un film d'horreur (Sinister, de Scott Derrickson, film jugé le plus effrayant en 2020). L'ordre du visionnage a été choisi au hasard pour chaque participant. La moitié d'entre eux a d'abord regardé la vidéo engendrant la peur et l'autre moitié a regardé en premier la vidéo provoquant la joie. Juste avant de visionner, les participants devaient se laver les aisselles avec des cotons humides sans odeurs. Ils ont ensuite placé sous chaque aisselle deux compresses, fixées avec du ruban adhésif chirurgical. Ils portaient un tee-shirt en coton non parfumé que nous leur avons fourni. À l'issue de chaque séance, les participants ont placé les compresses et les tee-shirts dans des sacs hermétiques, conservés dans un congélateur à - 20 °C, qui ont ensuite été préparés et présentés aux chevaux selon un protocole standardisé dit d'habituation-discrimination. Pour cela, une même odeur (soit celle de peur, soit celle de joie) leur était présentée deux fois de suite, afin qu'ils s'y habituent (habituation). Juste après, cette même odeur leur était présentée simultanément à l'autre, provenant de la même personne (discrimination).

Nous nous attendions à observer une diminution du temps de flairage lors de l'habituation, lorsque la même odeur est présentée plusieurs fois de suite. Puis, si les chevaux étaient capables de distinguer les deux odeurs présentées ensemble lors de la phase de discrimination, nous nous attendions à ce que le temps de flairage soit plus long envers l'odeur nouvelle, les animaux étant attiré par la nouveauté.

C'est ce qui s'est produit: les chevaux ont flairé l'odeur nouvelle plus longtemps que l'odeur répétée, ce qui indique qu'ils sont capables de les discriminer. Ils ont donc détecté que l'odeur d'une personne joyeuse est différente de celle d'une personne qui a peur. Cette capacité de discrimination montre que les chevaux peuvent sentir nos odeurs émotionnelles.

UNE COMPÉTENCE PERCEPTIVE

En analysant plus précisément le comportement des chevaux lors du test à l'aide d'une analyse vidéographique approfondie, nous avons constaté qu'ils utilisaient préférentiellement leur naseau gauche pour sentir l'odeur de joie, mais pas pour l'odeur de peur. Cette latéralité était connue: les chevaux utilisent davantage l'hémisphère gauche de leur cerveau (et donc leur naseau gauche dans le cas d'une odeur) pour analyser des stimuli à valence émotionnelle positive. Ce résultat suggère des différences dans le traitement émotionnel des deux odeurs.

Cette étude a donc montré à l'aide de tests d'habituation-discrimination que les chevaux sont capables de discriminer les odeurs humaines associées à la joie ou à la peur, et que ces odeurs pourraient être perçues respectivement comme positive et négative par ces animaux. Des recherches supplémentaires permettraient de mieux comprendre comment les chevaux perçoivent ces odeurs et quelles réactions cela peut déclencher chez eux. Une étape ultérieure consisterait à étendre ces observations à d'autres émotions et à d'autres animaux, comme le mouton, afin de déterminer si cette compétence perceptive se retrouve chez d'autres espèces domestiques. Finalement, Jolly Jumper, le cheval du célèbre personnage de bande dessinée Lucky Luke, qui est dépeint avec une rare intelligence et sensibilité, ne serait presque pas exagéré...

(1) M. Bourjade et al., PloS ONE, 10, 2015.

(2) L. Lansade et al., Appl. Anim. Behav. Sci.,114, 534, 2008.

(3) L. Lansade et al., Sci. Rep., 10, 6302, 2020.

(4) P. Jardat et al., Anim. Cogn., 26, 369, 2023.

(5) P. Jardat et al., Sci. Rep., 13, 3285, 2023.

 

Image: Animal social, le cheval est doué de capacités sensorielles fines. Les expériences menées dans ce domaine apportent des connaissances utiles pour mieux comprendre ses réactions, et faciliter l’interaction entre les vétérinaires, les éleveurs, les cavaliers et lui.

Crédit: MARK SPOWART / GETTY IMAGES

Léa Lansade

ÉTHOLOGUE, TOURS

Directrice de recherche à l'Inrae, elle codirige l'équipe « Cognition, éthologie et bien-être animal » du centre Inrae Val de Loire (unité PRC/ CNRS/université de Tours). Elle consacre une grande partie de ses recherches à la personnalité, aux émotions et aux compétences du cheval.

POUR EN SAVOIR PLUS

L. Lansade, Dans la tête d'un cheval, HumenSciences, 2023.

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