Vaccination: les scientifiques en alerte face à l’essor du vaccinoscepticisme
Alors que des décisions politiques américaines font reculer les couvertures vaccinales, les scientifiques français rappellent l’urgence de défendre un outil qui sauve des millions de vies chaque année
La semaine européenne de la vaccination, créée en 2005 par l’OMS et organisée chaque dernière semaine d’avril, rappelle les bienfaits d’un geste devenu banal. À cette occasion, l’Institut Pasteur a publié le lundi 27 avril une tribune signée par près de 300 personnalités issues du monde scientifique, politique et culturel. Le message est clair : la vaccination est un bien précieux de l’humanité.
Dans un contexte géopolitique tendu, cette tribune n’est pas anodine. Aux États-Unis, le gouvernement de Donald Trump remet en cause depuis plusieurs mois les politiques vaccinales. En janvier 2026, le ministère de la Santé dirigé par le vaccinosceptique Robert Kennedy Jr., a annoncé la suppression de la recommandation de plusieurs vaccins : ceux contre la grippe, les hépatites A et B, les méningocoques, les virus respiratoires syncytiaux responsables de la bronchiolite chez les bébés, et des rotavirus provoquant des gastro-entérites. Le vaccin contre la COVID-19 avait déjà été retiré de la liste des vaccins recommandés pour tous les enfants quelques mois plus tôt.
Des décisions qui inquiètent particulièrement la communauté scientifique. «En quelques secondes, on peut sauver des millions de personnes sur une année, rappelle Françoise Combes, astrophysicienne et présidente de l’Académie des sciences, signataire de la tribune.On a aussi oublié que la vaccination a permis d’éradiquer des maladies tristement célèbres, comme la variole. Le problème est là : on les a oubliées, et on a oublié tout le bienfait que cela apporte.» Pour la scientifique, cette tribune s’inscrit directement dans le contexte politique actuel. «Aux États-Unis, la situation est catastrophique. Quand le vaccinoscepticisme arrive jusqu’au gouvernement et au ministère de la Santé, c’est ahurissant», déplore-t-elle.
Le fonctionnement d’un vaccin
Derrière ces décisions politiques, se cache un mécanisme biologique souvent mal compris. Un vaccin n’est pas un traitement en soi, mais une mesure préventive. Son objectif est d’apprendre au système immunitaire à reconnaître un agent pathogène avant même que l’organisme ne rencontre la maladie. «L’organisme garde une mémoire de sa rencontre avec le pathogène», explique Roger Le Grand, fondateur et directeur de l’Infectious Diseases Models for Innovative Therapies (IDMIT), infrastructure de recherche préclinique du CEA-Jacob sur les maladies infectieuses humaines à Fontenay-aux-roses. «C’est cette mémoire qui est exploitée par la vaccination afin de permettre une protection anticipée face à une future infection.»
Lorsqu’un vaccin est administré dans l’organisme, des cellules immunitaires capturent l’antigène, c’est-à-dire une molécule provenant d’un virus ou d’une bactérie, reconnue comme étrangère. Cette détection déclenche une réponse immunitaire adaptative : les cellules présentatrices d’antigène activent des lymphocytes dans les organes lymphoïdes, comme les ganglions lymphatiques ou la rate. Les lymphocytes T coordonnent alors la réponse immunitaire et peuvent détruire les cellules infectées, tandis que les lymphocytes B produisent des anticorps capables de reconnaître rapidement l’agent pathogène lors d’une future infection. «Tout l’enjeu est de mimer cette rencontre avec l’antigène sans conserver les éléments responsables de la maladie», explique le chercheur.
Il existe plusieurs familles de vaccins. Les vaccins « vivants atténués » contiennent des virus ou des bactéries modifiés afin qu’ils perdent leurs pouvoirs infectieux tout en gardant leurs capacités à stimuler l’immunité. Le vaccin BCG contre la tuberculose en est l’exemple le plus connu. «L’avantage de ces vaccins, c’est que l’on arrive à reproduire une infection, mais qui est limitée et contrôlée par l’organisme, ce qui permet une réponse immunitaire très efficace», précise Roger le Grand. À l’inverse, les vaccins inactivés ne contiennent aucun agent pathogène vivant. Ils sont composés soit de fragments du microbe, soit d’un virus entièrement inactivé. «Les méthodes de vaccination ont énormément progressé avec les nouvelles technologies, souligne Roger Le Grand, notamment avec l’essor des vaccins à ARN messager durant la pandémie de Covid-19. Toutefois, il existe encore de nombreuses maladies pour lesquelles nous n’avons pas de vaccins efficaces, comme certaines maladies parasitaires ou le VIH.»
La réticence aux vaccins, une longue histoire
La méfiance envers les vaccins ne date pas d’hier. Dès le XVIIIe siècle, les premières campagnes de variolisation provoquaient déjà des contestations. Des caricatures de l’époque représentant des personnes vaccinées se transformant en vaches, une crainte liée au fait que le virus de la vaccine utilisée provenait d’un virus apparenté à la variole bovine, en sont les témoins. Lorsque la vaccination contre la variole devient obligatoire en Angleterre, de violentes manifestations éclatent parmi la population. Près d’un siècle plus tard, en 1998, l’étude frauduleuse d’Andrew Wakefield publiée dans la revue The Lancet marque profondément l’opinion publique. Cette publication suggérait un lien entre le vaccin Rougeole-Oreillons-Rubéole (ROR) et l’autisme. Très vite après sa publication, elle déclenche une vague de craintes mondiales envers la vaccination. Dès lors, l’idée que les vaccins provoquent l’autisme s’implante dans l’imaginaire collectif. Cette étude présentait pourtant de nombreuses failles méthodologiques. Ce n’est que 12 ans plus tard, en 2010, que le papier fut rétracté. Ce retrait tardif s’explique par la lenteur des enquêtes nécessaires pour confirmer l’imposture de l’étude, mais sans doute aussi par la volonté de la rédaction du Lancet à ne pas entacher sa crédibilité.
Parmi les principales craintes évoquées par les personnes rétives: les effets secondaires des vaccins. «Vous pouvez avoir un peu de douleur au bras ou un peu de fièvre pendant un ou deux jours, mais cela passe très rapidement, explique Roger Le Grand, Ces réactions montrent simplement que le système immunitaire est en train de répondre.» Les vaccins font l’objet d’essais longs et rigoureux avant leur mise sur le marché. «Les études préalables sont extrêmement importantes. Il faut souvent entre cinq et dix ans de développement pour garantir leur innocuité. Dans le cas de situation urgente, comme avec la COVID-19, tout est mis en œuvre pour accélérer ce processus.»
Se vacciner pour protéger les autres
Un fait souvent oublié : la vaccination n’est pas seulement un outil de protection individuelle. Elle assure aussi une protection collective. «Si suffisamment de personnes sont vaccinées au sein d’une population, cela protège également celles qui ne peuvent pas l’être ou qui répondent mal au vaccin, explique Roger Le Grand, cela permet d’interrompre la circulation du virus.» En moyenne, on estime qu’il faudrait que 70 % d’une population soit vaccinée pour stopper la transmission du pathogène. Cependant, ce seuil varie selon l’agent infectieux. Pour la rougeole, particulièrement contagieuse, ce seuil augmente à 90 %. Cette protection collective concerne notamment les nourrissons, les personnes âgées ou les personnes immunodéprimées. «On appelle aussi cela une vaccination altruiste, poursuit-il, on ne se vaccine pas seulement pour soi-même, mais aussi pour protéger les autres.»
L’Institut Pasteur continue de défendre cet héritage scientifique. «La vaccination est l’une des plus grandes avancées de la médecine moderne, rappellent-ils dans la tribune, Nous assistons, sidérés, à un phénomène que nous aurions cru impossible: la remise en cause de ce que la science a de plus solidement établi». Il s’agit autant d’un plaidoyer scientifique que d'un avertissement politique. Dans un contexte de désinformation croissante, les signataires rappellent ainsi l’importance majeure de la vaccination: «Toutes les huit secondes, un être humain échappe à la mort grâce à un vaccin. Ne laissons jamais ce compteur s'arrêter.»
Par Laetitia Maouchi
Image d'ouverture : Virions du virus de la vaccine (Vaccinia), utilisé pour la préparation du vaccin contre la variole. Cette micrographie électronique fait apparaître des particules virales complètes et infectieuses. Proche du virus de la vaccine bovine (cowpox), le virus Vaccinia confère une immunité contre le virus de la variole humaine (Variola).
(Crédit: CDC/SGO/ BSIP/ BSIP via AFP)


